Les-Aeriennes

Les-Aeriennes

8 août. Pour Judith Menget.

 

 

 

J’étais à 3000 mètres ce jour-là. Ma sœur m’avait invitée à une excursion à travers les montagnes suisses qui nous avait menées, non sans peine pour ma part, à une cabane où nous avons passé la nuit. La fatigue, l’altitude, l’émotion sans doute m’ont offert un repos sans sommeil et nous nous sommes levées très tôt, avant le soleil, pour en saisir le premier rayon.

 

 

 

 

Cela t’aurait plu, je crois. L’air était bleu, tout comme les montagnes – il faisait vaguement clair déjà, mais le soleil n’était encore qu’une promesse, par-delà l’horizon. A côté de nous, une jeune fille tentait de demeurer dans la posture de l’arbre, tandis qu’une amie ou sa sœur, peut-être, essayait de la prendre en photo devant la crête qui retardait l’aube. Ce moment si court s’est étiré, en même temps que la lumière, devant nos regards rafraîchis par l’air vif – je me souviens de la conscience si nette de vivre l’unique, que j’ai toujours devant la beauté. J’ai dû méditer un peu, dans la joie un peu dansante de cette aurore – les montagnes, ma sœur, être en vie, être ici, je ne sais pas trop pour quoi j’éprouvais le plus de gratitude et j’ai juste laissé ce matin bleu se graver dans mon cœur.

 

 

 

 

J’ai le souvenir d’un très long suspens, d’une bénédiction pleine, d’une grâce qui m’éblouit encore, même après tout ce temps.

 

 

 

 

Le premier rayon a franchi la montagne et l’or s’est répandu en une ligne très mince et un peu tremblante, qui a pris de l’épaisseur à mesure que la lumière changeait, refoulant le bleu loin vers l’arrière, vers les montagnes qui dormaient encore, installant ainsi dans l’espace toutes les couleurs du jour. Le moment s’est dissous, nous nous sommes secouées pour aller déjeuner et penser à redescendre, maintenant qu’il faisait clair. La journée a repris tous ses droits, avec sa cohorte de bruits et d’occupations qui transforment le ciel en un simple décor pour nos émotions, quand elles nous laissent même le temps de le regarder. Nous étions le 8 août et je ne savais pas, alors, que je t’avais perdue.

 

 

 

 

Je ne l’ai su que bien plus tard. Nous ne nous écrivions pas souvent – ton anniversaire, le mien, une lettre ou deux dans l’intervalle. Ce n’est pas que le lien manquait d’importance – tu m’avais dit un jour, alors que je doutais, que même si notre amitié devait un jour se réduire à une carte, cette carte était ton plaisir et que tu ne voyais pas de raison de t’en priver. Tes cartes et tes lettres ont toujours eu alors la saveur spéciale des mots de ceux qui ont refusé de nous abandonner, lorsque la route était dure. Je t’ai dit ce que peu ont su, j’ai accompagné tes émotions, chaque fois que tu voulais. Je te savais présente, et de ce que tu m’as dit, je sais que tu me savais près de toi.

 

 

 

 

J’aurais dû t’écrire plus tôt, mais pour moi qui te voyais peu, ta mort a refusé de prendre consistance. Ce mail auquel un autre que toi a répondu et qui annonçait que tu ne répondrais plus, puisque tu étais décédée depuis trois mois, je m’en souviens au battement de cœur près. Cette année-là, je ne t’avais pas écrit pour ton anniversaire, mais j’avais bien reçu tes mots et tes photos du Japon, sous la neige. J’avais été si heureuse que tu puisses voir Kyoto, et que Kyoto t’ait vue. C’était si spécial, de recevoir de toi des éclats de ce lieu où j’aurais aimé aller. J’avais reçu tes messages comme une attention particulière, encore, la joie qu’on a lorsqu’un de nos rêves se réalise un peu. Les photos sont toujours là mais je les regarde peu, parce que leur intention vibrante me suffit.

 

 

 

 

J’aurais dû écrire plus tôt – simplement les mots ont mis du temps à se former dans mon creuset intérieur. Écrire aux tiens, c’est admettre aussi que je n’ai plus à t’écrire – même si je le fais quand même, souvent, sur l’espace bleu du ciel. Toi qui es partie si vite, je pense souvent que si tu as eu le temps d’avoir des regrets, c’était sans doute de ne pas pouvoir aimer encore, comme de ne pas avoir plus dit ton amour à ceux que tu aimais. Et je pense souvent à eux, parce que si tu me manques, cela doit être pire pour tous ceux qui vivaient à tes côtés.

 

 

 

L’amour est pourtant une fleur étrange, qui ne se fauche pas. Je me souviens du premier sourire que tu m’as offert comme si tu venais de me le donner aujourd’hui, ce sourire qui dans mon cœur se superpose désormais à la grâce infinie de ce matin bleu, là-haut, dans les montagnes, ce moment dont j’ai toujours su que j’aurais envie de t’y emmener, lorsque j’aurais les mots pour le faire. Je ne vais pas te dire merci, parce que c’est ce qu’on dit lorsqu’on se quitte. Tu fais partie de mes trésors, et je te porterai avec moi jusqu’au bout.

 

 

 

 

 

 

 



24/08/2017
8 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 22 autres membres